26.05.2007
Les raisons d'une défaite
Quand la gauche ouvrira les yeux, elle fera sienne cette philosophie et cette conception du pouvoir dont PAUL ALLIES rappelait les enjeux il y a quelques jours :
LA GAUCHE ET LE TRIOMPHE DU BONAPARTISME
"Cette élection présidentielle pourrait bien être le triomphe absolu du
bonapartisme, cette culture politique dont la France ne parvient
décidément pas à se défaire. Nicolas Sarkozy en est l´artisan et
l´incarnation à lui seul. Il résume jusqu´à la caricature la
modernisation de cette « société du 10 décembre » qui fit le succès, en
1848 de Napoléon-le-petit : « Les grands mots et les grandes poses ne
servaient qu´à masquer les canailleries les plus mesquines de roués, de
ruinés, d´aventuriers, de filous, d´écrivassiers » disait Marx. Déjà à
l´époque, elle ajoutait de la violence symbolique et privée au monopole
étatique de la force. Et le désir d´ordre et d´autorité conduisait
irrésistiblement vers le culte du chef ceux-là même qui allaient subir
les effets d´un discours violemment inégalitaire.
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Mais la postérité du bonapartisme va bien au-delà des personnes. Elle
s´est forgée dans et par les institutions ; pas tant dans l´élection du
chef de l´Etat au suffrage universel direct que dans la concentration
exceptionnelle de tous les pouvoirs en ses mains. De ce point de vue,
l´histoire de la V° République restera celle d´une accumulation
progressive de puissance d´une seule autorité au prix de la
dévitalisation des moindres contre-pouvoirs. Même celui que les
journalistes avaient construit est en train de produire par connivence
ou servitude volontaire une nouvelle oligarchie. Se refonde ainsi
toujours plus l´espace du pouvoir où le centre reste la cité interdite
à la société civile tandis que sa périphérie est abandonnée à ses
ennemis.
La gauche va-t-elle s´installer dans ce système, en se contentant par
exemple de gérer les collectivités locales ? Elle a grandement
contribué à la légitimation de ce présidentialisme depuis que François
Mitterrand su la convaincre d´en utiliser les ressources à la fois pour
accéder au pouvoir et pour l´exercer sous des formes diverses pendant
dix-neuf ans en le conservant intact. Au terme de ses deux septennats,
c´est lui qui pourtant avertissait que « ces institutions étaient
dangereuses avant moi et le resteraient après moi ». Pourtant la gauche
n´en tira aucune conséquence : c´est elle qui mit en oeuvre en 2000 le
« quinquennat sec » renforçant l´ascendant du Président sur la majorité
parlementaire ; c´est elle qui inversa en 2001 le calendrier électoral
afin de restaurer tous les effets de l´élection présidentielle sur
l´élection législative. Elle a cru et laissé croire que la prise et
l´exercice du pouvoir dépendent d´abord de l´habileté et de la qualité
des dirigeants, toujours nécessairement plus forts que la logique des
institutions. Elle s´est même vantée à l´époque de « restaurer l´esprit
de la V° République » c´est-à-dire ni plus ni moins celui qui a
fonctionné si bien contre elle aujourd´hui. Dans les facteurs nombreux
et variés qui ont joué contre Ségolène Royal il en est un qui a
constamment été exploité, c´est celui de l´inadéquation de son genre,
de son (in)expérience mais aussi du style de présidence annoncée avec
la nature de la présidence réelle. Il lui reviendra le mérite d´avoir
pour la première fois dans ce genre d´élection, ouvert la perspective
d´une nouvelle République où la Présidente ne pourrait pas tout. Elle
en a même exploré les contours avec François Bayrou entre les deux
tours. Or faut-il rappeler que le Parti socialiste jusqu´à son dernier
congrès en décembre 2005 en avait catégoriquement exclu la moindre
hypothèse ?
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La leçon de ce scrutin est donc claire. La gauche ne réussira pas son
aggiornamento si elle continue à faire l´impasse sur la refondation
démocratique de la République, si elle ne rompt pas nettement avec la
logique bonapartiste du régime en place. Elle n´aura pas de crédibilité
parmi les électeurs du « nouveau centre » et au-delà si elle n´ouvre
pas le chantier d´une réorganisation en profondeur du pouvoir. Cette
tâche devient historique tant la France est aujourd´hui le système le
plus exotique, le plus anachronique et archaïque de toute l´Union
Européenne. Abandonner la V° République n´est donc pas qu´une opération
d´ingénierie juridique. C´est retrouver le fil d´une parole et d´une
histoire politique tombée en déshérence. C´est dire combien le
bonapartisme est incompatible avec le meilleur de notre tradition
démocratique. C´est tourner la page d´un régime marqué du sceau de
l´empire colonial et de l´indifférence à la construction d´une Europe
politique. C´est annoncer le mariage du parlementarisme majoritaire
avec l´initiative citoyenne et la démocratie participative en accord
avec la décentralisation générale de la société. Abandonner la V°
République c´est rendre justice à Pierre Mendès France qui disait :
« Je mets au défi quelque homme politique que ce soit d´entreprendre
demain une authentique démocratisation de l´enseignement, de modifier
la répartition du revenu national au profit des classes défavorisées,
d´assurer le contrôle par la puissance publique des positions
dominantes de l´économie, d´assurer le respect des libertés
fondamentales et des droits de l´Homme, (...) si les problèmes
institutionnels n´ont pas d´abord reçu une solution correcte, si l´on
n´a pas fait le choix des leviers qu´il conviendra d´employer ». Ces
propos d´il y a quarante ans doivent être, pour ces prochaines années,
le viatique de la gauche sur le chemin de sa modernisation."
Paul Alliès, membre fondateur de la C6R, professeur de science
politique à l´Université de Montpellier. Dernier ouvrage : Le grand
renoncement. La gauche et les institutions de la V° République.
Au boulot !
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